Écrit par Karine Levy-Heidmann

Anaïs Barut, c’est le genre de fille qui pourrait te rendre jalouse si elle n’était pas aussi sympa et prête à partager ses expériences, ses conseils et son énergie. “Une entrepreneuse dans l’âme”, diraient les clichés. Une ingénieur multi-casquettes qui n’a pas peur de se confronter à la complexité du monde médical pour accélérer le dépistage précoce du cancer de la peau, quitte à devoir parfois donner quelques coups de pied dans cette hermétique fourmilière. Co-fondatrice d’une start-up développant une solution d’imagerie d’aide à la détection précoce des maladies de la peau, elle n’a pas manqué de patience pour nous expliquer les nombreux potentiels de cette innovation et nous raconter ce que ça fait, d’entreprendre en France.



Kicking Cancer est le nouveau programme de MakeSense pour lutter autrement contre le cancer :
en rapprochant les acteurs différents qui ne se rencontrent pas souvent, afin de créer des synergies et de trouver des solutions ; en proposant des outils à tous pour mieux comprendre la maladie et s’en protéger ; et en donnant la parole à celles et ceux qui veulent faire porter leur voix et leur combat. Avec MakeSense, Kicking Cancer lance une série d’articles qui mettront en avant différents profils qui se battent au quotidien : entrepreneurs, patients, associations, médecins, chercheurs, proches, etc. que vous pouvez retrouver ici.


Bonjour Anaïs ! Peux-tu nous raconter ton histoire ? Pourquoi et comment est né DAMAE ?

Bonjour ! J’ai une formation d’ingénieur initialement. Plus jeune, je voulais un peu tout faire : j’ai hésité entre médecine, classe préparatoire scientifique ou commerciale… Et du coup je me suis dit : « Commence par les sciences, tu pourras faire le reste après. » J’ai intégré l’Institut d’Optique Graduate School où je me suis spécialisée dans la biophotonique – le pont entre les sciences du vivant et les sciences de la lumière – puis j’ai intégré HEC Paris pour acquérir des compétences en management. En parallèle, j’ai lancé des projets entrepreneuriaux avec des amis, le troisième étant devenu DAMAE Medical.

« Commence par les sciences, tu pourras faire le reste après. »

Qu’as-tu appris de ces premières aventures entrepreneuriales, menées très jeune ?

L’un de nos projets a été un détecteur de somnolence au volant. On voulait absolument faire un produit innovant mais en réalité nous n’étions pas en mesure d’être à l’origine d’une technologie réellement révolutionnaire, ce qui a mené à l’arrêt du projet. Pour DAMAE, on a appris de ces faiblesses et on a eu la démarche inverse : on est partis d’une innovation technologique qui était sur le point d’être brevetée pour trouver le meilleur besoin médical auquel elle pouvait répondre et la transformer ensuite en aventure entrepreneuriale.

Cette innovation est une technologie optique permettant de voir à l’échelle cellulaire à l’intérieur de tissus biologiques. Les applications possibles étant variées (peau, sein, cerveau, yeux…), on a alors essayé de trouver un équilibre entre le besoin médical le plus fort et le risque de développement le plus faible. Et c’est comme ça qu’on a choisi le cancer de la peau. Mais d’autres applications seront possibles plus tard !

Anaïs Barut et ses associés David Siret et Arnaud Dubois.

Et il existe deux types de cancers de la peau : les carcinomes et les mélanomes, qui représentent moins de 5% des cas mais qui sont les plus tueurs. Notre outil peut voir ces deux formes de cancer.

J’ai découvert le projet lorsque vous avez remporté le prix EDF Pulse en 2015. Alors dis-moi, où en est DAMAE aujourd’hui ?

DAMAE a 3 ans. Nous développons un dispositif innovant d’imagerie, appelé OCTAV®, permettant au dermatologue d’acquérir des images à l’échelle cellulaire de l’anomalie cutanée en profondeur, par simple contact avec la peau du patient. On est passés de l’idée au prototype, et on commence maintenant la phase d’industrialisation. Notre objectif est de développer 10 unités identiques pour démarrer un essai clinique dans différents hôpitaux en Europe l’année prochaine, qui viendra compléter l’étude en cours en ce moment au CHU de Saint-Etienne.

Est-ce que c’est compliqué pour une startup française de s’intégrer dans un écosystème aussi cloisonné que celui de la santé ?

Depuis 3 ans, je sens qu’il y a un changement de philosophie et qu’on va dans le bon sens. Mais c’est vrai que par rapport à d’autres pays, il est moins naturel en France de se dire que l’innovation peut émerger à la croisée de deux mondes : le médical et le technique. En Allemagne ou aux Etats-Unis par exemple, on accepte plus facilement qu’un ingénieur réponde à un problème de santé.

L’innovation peut émerger à la croisée de deux mondes : le médical et le technique.

En France, l’innovation en médecine est généralement issue de recherches en biologie et non de chercheurs physiciens ou d’ingénieurs. Les deux expertises ont encore du mal à se mélanger, alors même qu’elles sont évidemment complémentaires. Cela a un impact sur les priorités, qui sont mises sur le traitement plutôt que sur les outils techniques de dépistage. L’écosystème médical en a conscience mais c’est difficile de changer de paradigme.

Comment faire alors pour favoriser, en France, ces liens entre les différents acteurs de l’écosystème ?

Je crois qu’il s’agit de développer une empathie générale. Structurellement les solutions sont là, les portes d’entrée existent. Le blocage est plus humain qu’organisationnel.

Ceux qui souhaitent, comme nous, innover en médecine ont besoin de solliciter les médecins pour acquérir de nombreuses connaissances sur le terrain, comprendre le besoin médical et transformer des spécifications techniques en réelles propositions de valeur pour les médecins et les patients. Il y a donc de notre part une démarche rigoureuse d’écoute et de transparence à adopter.

Cela nécessite aussi une certaine ouverture de la part de la communauté médicale, de ne pas demander l’impossible et de respecter les temps de développement. De l’idée au produit final, il faut compter 5 ans de développement. Nous devons faire preuve de clarté pour sensibiliser sur ces contraintes. Formation mutuelle et sur-communication seront les maîtres mots.

 

Quelles actions faudrait-il mettre en place au niveau des autres acteurs de cet écosystème pour démultiplier l’impact de Damae ?

Le nombre de patients qui pourront bénéficier de DAMAE est clef, pour l’impact médical comme pour l’impact économique : plus les dermatologues dépisteront tôt ces cancers, meilleur sera le taux de survie des patients, mais également plus importantes seront les économies des systèmes de santé. Seulement, pour toucher à la fois les consultations dans le public (hôpital) et dans le privé (cabinet), il faut que l’acte de dépistage fasse l’objet d’un acte de remboursement. Or ce n’est pas le cas en France aujourd’hui. L’un de nos objectifs des prochains mois est justement de publier sur les intérêts cliniques de notre dispositif pour trouver des accords de remboursement.

Plus les dermatologues dépisteront tôt ces cancers, meilleur sera le taux de survie des patients, mais également plus importantes seront les économies des systèmes de santé.

Que penses-tu de la communication autour du cancer aujourd’hui ? On a l’impression qu’on ne va pas assez loin, que la sensibilisation reste très institutionnelle et peu adaptée à un public jeune…

Le cancer est clairement un problème omniprésent dans notre génération. Je ne connais personne qui n’ait pas, dans son entourage plus ou moins proche, perdu quelqu’un du cancer. Du coup la sensibilisation est faite, même pour ceux qui ne sont pas du tout dans le milieu médical, et les gens sont beaucoup plus dans l’action que dans le pathos.

Pour ce qui est de la sensibilisation au dépistage du cancer de la peau, je trouve que notre génération est bien au courant : on met de la crème solaire, on va chez le dermato… C’est quelque chose qui nous a été transmis et qui continue de progresser. Tous les ans est également organisée une Journée, devenue “Semaine de prévention et de dépistage”, pendant laquelle des consultations gratuites sont proposées. Des dermatologues communiquent toute l’année sur l’importance du dépistage et rappellent que pour le cancer de la peau, le dépistage est plus sûr que le traitement. Il faudrait aller encore plus loin évidemment mais je pense que par rapport à d’autres types de cancer, on est bien lotis.

Pour le cancer de la peau, le dépistage est plus sûr que le traitement.

La vision de Stories, c’est aussi de faire se rejoindre le monde de la culture et celui de l’innovation sociale. Peux-tu nous parler d’un artiste engagé sur la cause du cancer qui t’aurait sensibilisée ?

Hugh Jackman a fait beaucoup pour le cancer de la peau, car il en a eu plusieurs et n’a pas hésité à s’afficher avec des pansements sur le nez. C’est une bonne mascotte pour la cause !

Vous engager pour lutter contre le cancer avec la mobilisation Kicking Cancer, ça vous tente ?

Pour aller plus loin :