Écrit par Aurore Le Bihan

Le Hasard Ludique n’a ouvert qu’en avril dernier dans le 18e arrondissement de Paris, mais on est déjà tentés de qualifier ce nouveau lieu de « success story », selon le jargon marketeux consacré. Co-construire un lieu, une ancienne gare réhabilitée, qui soit collaboratif depuis sa carte de bière jusqu’à ses tables de bistrot, c’est le pari un peu fou de Vincent, Céline, Flavie et leurs équipes. Ils ont même poussé le concept jusqu’à co-organiser le festival « La Fabrique du Hasard Ludique » avec une communauté de riverains nommés « les Bâtisseurs » en août dernier avec une programmation intégrant des événements aussi variés que des projections de films muets et des ateliers de fabrication de sténopé.

Comment engager au maximum les riverains pour qu’ils participent au processus de co-construction d’un nouveau lieu de quartier ? Comment réhabiliter un endroit quand on n’a pas d’expérience dans ce domaine ? Autant de questions qu’on s’est empressés de poser à Vincent et Céline ! 

MakeSense : Bonjour à vous, est-ce que vous pouvez raconter la genèse du Hasard Ludique ?
Entrée du Hasard Ludique

Le Hasard Ludique se situe à deux pas de Saint-Ouen.

Vincent : En 2010 je me suis installé dans un appartement juste derrière cette gare qui était à l’époque complètement à l’abandon. J’ai tout de suite eu un intérêt particulier pour le bâtiment sans m’imaginer qu’un jour il prendrait une telle place dans ma vie.

Les choses se sont un peu accélérées fin 2012 : le commerce a été liquidé, ce qui m’a mis la puce à l’oreille. Je me suis dit qu’il devait se passer quelque chose autour du bâtiment et j’ai mené mon enquête en passant des dizaines de coups de fil pour comprendre à qui il appartenait, s’il y avait un projet… Et j’ai fini par apprendre par quelqu’un de la mairie du 18e qu’ils avaient racheté les murs à la SNCF et allaient lancer un appel à projets pour en faire un lieu de quartier. À ce moment-là, j’ai sauté au plafond dans ma chambre, puisque je travaillais dans le secteur culturel et que j’y voyais un énorme potentiel.

Le lieu me faisait beaucoup penser à La Flèche d’or (une autre gare de la petite ceinture réhabilitée ndlr). Je me suis dis qu’il ne fallait pas passer à côté d’une occasion comme celle-là.

Comment avez-vous constitué votre équipe ?

Vincent : Je connaissais Flavie depuis pas mal d’années, on avait fait nos études et travaillé ensemble. J’ai rencontré Céline en retournant en formation. Une fois qu’on a pris connaissance de l’appel d’offres, on s’est lancés avec toute notre naïveté et notre spontanéité.

On ne se rendait pas vraiment compte de la grandeur, de la masse de travail que ça représentait, des enjeux politiques qui se cachaient derrière.

 

Comment avez-vous géré le fait d’être en concurrence avec des acteurs plus installés dans le domaine de la construction des « lieux de quartier » ?

Vincent : Nous, on était tous petits, des indés complètement atypiques par rapport à des concurrents qui avaient plusieurs lieux à Paris et une très grosse expertise. En tant qu’outsiders, on a donc décidé de prendre prendre le contre-pied de ces grosses boîtes, de montrer qu’on avait quelque chose de différent à apporter.

Très tôt, on a donné un nom au projet. Très tôt, on a mobilisé les riverains, avant même de remporter l’appel d’offre, ce qui a été très apprécié, notamment par la Mairie du 18e.

On a fait des sondages, des enquêtes de terrain, on a rencontré les habitants un peu sceptiques… On s’est vachement mobilisés pour prouver qu’on était pas là par opportunisme.

Vous pouvez nous en dire plus sur la manière dont vous avez engagé les riverains en amont du projet ?

Vincent : On a commencé par un micro-trottoir de manière à cerner les riverains, leurs regard sur le quartier, leurs besoins par rapport à un nouvel endroit … Le questionnaire a été construit avec une amie sociologue, de manière à ne pas trop influencer les réponses.

On a aussi rencontré les acteurs artistiques dans le quartier, les grosses associations, les centres d’animation, les centres sociaux, les éducateurs de rue, un peu tout le vivier socio-culturel du quartier avec le même objectif : comprendre leurs attentes.

Le constat fut très rapide : il y avait très peu d’offres culturelles. Les gens nous disaient tous « On ne sort pas dans le quartier ». Des associations nous aussi ont dit qu’elles manquaient d’espace pour pratiquer les activités, notamment artistiques.

On a clairement compris la manière dont était fichu le quartier, c’est-à-dire une très forte concentration de logements sociaux avec des populations sans grand pouvoir d’achat et juste à côté des logements plutôt plus aisés.

Il existait une forme de proximité mais pas de réelle mixité entre les habitants du quartier.

 

Terrasse du Hasard Ludique

En quoi les résultats du sondage ont influencé la construction de votre projet ?

Vincent : Les résultats ont d’abord eu un impact architectural. On a voulu que le Hasard Ludique soit un lieu ouvert, accessible à tous sans forcément que les gens aient besoin d’un billet pour rentrer.

On aussi décidé d’intégrer un atelier ce qui a eu un impact sur le projet artistique, puisqu’on a développé tout un panel d’activités avec une partie jeune public.

On s’est ainsi dit qu’on pourrait construire un endroit où se mélangeraient les familles, les jeunes qui veulent sortir, mais aussi les personnes âgées.

 

Une fois le projet validé, comment avez-vous impliqué les habitants dans la construction du Hasard Ludique ?

Céline : La première étape, c’était la phase de sondage. On leur a demandé de répondre à des petites questions assez simples sur ce qu’ils avaient envie de voir dans leur assiette, sur les murs, mais aussi les types d’ateliers qu’ils aimeraient, etc. 

On a également organisé des événements hors les murs. Ça nous a permis de fidéliser le public, alors même qu’on n’était pas encore ouvert. C’est pour ça que les gens sont venus si nombreux à ces événements où on leur proposait de suggérer des idées : parce qu’on les avait déjà préparé depuis quelques mois. Du coup, le projet était hyper attendu.

En parallèle, on a collecté plus de 150 idées de projets, d’intervenants, d’ateliers, d’événements, grâce à une boîte à idée …

 

Et pour la partie design ?

Céline : On s’est lancés avec nos graphistes (Appelle Moi Papa) et nos designers (Barreau & Charbonnet) dans un grand projet de design et de déco participative qui a permis de créer l’identité graphique du lieu : notre logo, les supports de communication, les affiches, les flyers, la déco, les tables, …

On a organisé une balade de repérage graphique dans le quartier, où on a demandé aux Bâtisseurs (la communauté des co-constructeurs ndlr)  de prendre en photo ce qui leur plaisait dans la rue : couleurs, carrelage, encadrements de fenêtres… Ces éléments ont constitué une grande banque de formes et d’images et plus de mille clichés pour alimenter le travail des graphistes et des designers.

On a réalisé des chantiers participatifs au sein de la gare : ateliers de sérigraphie sur les tables, mais aussi des pochoirs sur les murs, dans l’escalier, dans les toilettes.

Comment avez-vous organisé le « Festival de la Fabrique du Hasard Ludique », premier festival participatif au sein d’un lieu de quartier ?

Céline : À partir des idées qui avaient été proposées dans la boîte à idées, on a identifié les grandes tendances, en se disant : « Tiens, il y a quand même 10 personnes proposent un événement sur la thématique du cinéma, réunissons ces dix personnes et proposons leur de concevoir un temps fort tous ensemble. »

On a donc identifié 10 thématiques, qui ont donné lieu à 10 comités, composés à chaque fois d’une dizaine de personnes qui se sont réunis pendant plusieurs mois. Ça a commencé en avril dernier. Le festival s’est tenu en juillet et on a fait le dernier événement le 6 août.

Les Bâtisseurs ont été hyper créatifs. Par exemple, ils ont fait appel à Axel Rigaud, un artiste qui a improvisé de la musique électronique un peu « ambiant » sur des films muets ou d’animation. C’était plein ! 

L'atelier sténopé au Hasard Ludique

Le dimanche 6 août s’est tenu un atelier de fabrication de sténopé, l’ancêtre de l’appareil-photo.

Un atelier de fabrication de sténopé au Hasard Ludique dans le cadre du festival « la Fabrique du Hasard Ludique » le 6 août dernier.

Il y aussi eu un apéro marocain, avec des stands de créateurs marocains et un concert, 

Quel est votre bilan de cette première édition du festival ?

Céline : J’ai envoyé un questionnaire pour connaître les impressions des Bâtisseurs. On a aussi organisé un hold-up (atelier de créativité co-organisé par MakeSense ndlr) avec pour défi « Comment mobiliser au mieux les Bâtisseurs ? »

Le bilan est très positif car on était un peu les premiers dans l’arène. À notre connaissance, il n’existe pas en de festival participatif de ce genre. On était sans filets, et il reste beaucoup de choses à améliorer.

C’est beaucoup d’énergie d’organiser un tel festival ! On a une super coordinatrice en charge, Alexandra, qui travaille énormément et a animé tous les comités. Elle est une vraie une pro du community management. Elle arrive à créer une ambiance de groupe. Dès qu’elle pense à un truc, elle se dit « Ha, tiens, faut que j’appelle Véronique ». Ça joue à 50% du succès de cette communauté.

 

Quel est votre plus beau succès depuis le début du projet?

Vincent : J’ai un un souvenir impérissable du tout premier événement de préfiguration qu’on avait organisé en 2014 qui s’appelait « Égarez-vous » qui a eu lieu dans le Bâtiment encore en ruine. On a fait un parcours artistique dans le lieu, qui retraçait  l’histoire incroyable du Bâtiment qui a été une gare, un cinéma, un commerce…. 

Egarez-vous! parcours artistique sur l'histoire de la gare Sai…

Du 20 au 28 sept 2014 vous étiez 2500 à nous rendre visite ! Retour en images de ce 1er temps fort en attendant l'ouverture du Hasard Ludique.Plus d'infos : http://www.lehasardludique.paris

Publié par Le Hasard Ludique sur mardi 4 novembre 2014

 

C’était en septembre 2014 pendant les journées du patrimoine. On a eu un monde de fou et surtout c’était la toute première vraie rencontre avec notre public autour de notre projet.

Céline : J’ai adoré « Égarez-vous » ex æquo avec « Do you feel nine? » qu’on a organisé l’année d’après sur le parvis en face. On a travaillé avec un artiste musicien, chanteur, compositeur et dessinateur, qui a composé un film d’animation projeté en mapping sur la façade de la gare toute la nuit blanche. 

 

Le Hasard Ludique x Nuit Blanche 2015

Le samedi 3 octobre, le Hasard Ludique présentait dans le cadre du Off de Nuit Blanche Paris 2015 une performance musicale & visuelle inédite de Julien Ribot & The Cosmic Cyclops baptisée Do You Feel 9 ?Revivez l'expérience en images !Merci aux partenaires de l'événement : iDTGV, Grolsch et la MAIRIE18e.

Publié par Le Hasard Ludique sur lundi 12 octobre 2015

Et votre plus grosse défaite ?

Vincent : Je dirais que la plus grosse défaite concerne la levée de fonds. On a eu énormément de soucis, ça a été très long, très épuisant. Finalement on n’a pas réussi à mobiliser les banques. Il nous manquait plus qu’elles, après plus d’un an et demi de discussions. Elles ont toutes fait demi tour sauf une, la NEF, que je salue. Ça, c’était le pire moment du projet parce qu’on a cru qu’il allait capoter, que ça n’allait jamais sortir de terre. C’était fin 2014 mais on a réussi à rebondir grâce à la ville de Paris qui a cru au projet jusqu’au bout.

 

Une des demandes qui ressortait des sondages des riverains était d’améliorer la mixité sociale. Avez-vous réussi sur ce point ?

Céline : On a réussi à attirer un public parisien, qui vient pour les concerts, les événements. On a même des habitués, et ça c’est vraiment chouette. De là à dire qu’on crée de la mixité sociale, la réponse est non. Ça demande énormément d’efforts. On essaie grâce à des événements type le festival la « Fabrique » ou en étant présents lors des fêtes de quartier type « T’as lu mon mail ? ». C’est lors de ces occasions qu’on fait de la mixité sociale et qu’on essaie de continuer à en faire. En tout cas, l’envie est là et ça fait partie de nos priorités. 

Vincent : On essaie quand même de faire des choses avec les centres sociaux, les centres d’animation, les éducateurs de rue. On trouve des biais pour essayer de mobiliser leur public. Au quotidien, on peut pas forcer les gens à venir boire des coups, parce qu’il y en a qui s’en fichent de boire des coups. Nous, on aime bien ça, mais tout le monde n’a pas les mêmes envies. C’est un sujet compliqué sur lequel s’échinent beaucoup de gens depuis des années mais on n’a pas dit notre dernier mot.