Écrit par Aurore Le Bihan

En novembre dernier, alors que les températures flirtaient avec le négatif rendant chaque jour plus difficile la vie des réfugiés qui dormaient dans les rues de Paris, le musicien Jacques a annoncé dans un long post Facebook son engagement auprès du collectif des Éveillés (« J’ai passé une journée à le rédiger, il fallait bien choisir ses mots. »). Ce collectif organise des fêtes solidaires où une grande partie des recettes est reversée à des associations qui aident l’accueil des réfugiés (La Chapelle Debout, Paris d’Exil, Thot) . Voici un extrait de son post

« J’avoue, je sais même pas exactement d’où ils viennent et comment ils sont arrivés là, j’ai même pas pris le temps de me renseigner, sans doute parce que je suis trop occupé à kiffer ma vie de kiffeur récemment passé pro. Ceci dit, j’ai suffisamment d’imagination pour me faire une vague idée de ce que c’est que de partir de chez soi du jour au lendemain en courant sous les bombes pour finir en galère du matin au soir en dormant sous les ponts. »

Jacques décide donc de ramener ses copains (La Femme, Salut C’est Cool, …) et de jouer gratuitement pour la bonne cause. Le nom de “Jacques” sur une affiche remplissant les salles plus rapidement qu’il n’en faut pour lire cette phrase, l’opération est un succès : les soirées sont complètes plusieurs semaines en avance.

En plus d’être spécialiste en vortex et un artiste génial (oui, cet article est écrit en toute subjectivité), qui fait de la musique avec des canards en plastique jaunes et des tasses de thé, Jacques serait donc aussi un activiste de la fête ?

 

On avait envie d’en savoir un peu plus, alors à l’occasion d’une soirée organisée par les Éveillés dans un squat répondant au doux nom de “l’Amour”, on est allé lui poser quelques questions sur sa tournée en Chine, Coluche, sa relation avec les Éveillés et sur l’importance de bien poser les termes d’un débat, surtout quand on parle de teuf.

Chez MakeSense, on est curieux de savoir comment s’est passée ta tournée en Chine…

Jacques : J’ai adoré la Chine. Ces dernières années j’ai eu la chance de beaucoup voyager, notamment aux États-Unis pour les concerts et en Inde pour le kiff. Quand j’ai découvert la Chine, j’ai réalisé que c’était une sorte de mélange entre ces deux pays.

En Chine, j’ai retrouvé l’humour que j’adore en Inde. Là-bas, ce qui fait rire ça n’est pas « Je me fous de ta gueule en faisant semblant de ne pas me foutre de toi », mais plutôt « T’es tombé de ta chaise ? Viens on rigole ». C’est vraiment le premier degré de l’humour : le gag.

J’adore être entouré de gens qui n’essaient pas de tout intellectualiser.

En même temps en Chine, il y a des salles de concert, Internet, des gens connectés, finalement pas si éloignés de moi en terme de mode de vie. 

Ça m’a aussi permis de me rendre compte que ce que je considérais être l’intégralité du tableau n’en était qu’un petit bout. Qu’il y avait là-bas plus d’un milliard cinq cent mille personnes qui vont sur d’autres réseaux, n’ont pas Facebook, pas Youtube, qui écoutent d’autres musiques, sont influencés d’autres façons, qui ont une autre manière de voir les choses, de parler, de penser …

J’ai réalisé que je pensais en chinois.

Cette affinité était peut-être liée à mes origines vietnamiennes (Jacques est un huitième vietnamien ndlr). En réalité, j’ai réalisé que je pensais en chinois. Non pas que je pense en langue chinoise mais je veux dire par là que ma façon de pensée est plus proche de l’expression chinoise que de l’expression française. Lorsque je traduis des mots du chinois, il n’y a pas de conjugaison, de prise de tête… c’est une langue qui tire des concepts, un peu comme des « points clés ». Ils te bombardent de mots et à la fin tu peux en tirer une phrase que tu interprètes un peu comme tu veux.

 

Pas d’incidents à déclarer ?

Jacques : Si, mon matos est resté bloqué à Pékin le premier jour. J’avais fait un concert à Séoul la veille. Je n’ai pu faire que deux concerts sur quatorze dans des conditions normales. Les autres concerts, je les ai faits avec des sets différents. Les gens m’ont aidé, m’ont refilé des morceaux. Les objets que le public me donnait n’étaient pas si différents, mis à part une sorte de poulet jaune gonflable.

Quelle est ta relation avec le collectif les Éveillés ?

Jacques : Je me positionne d’une façon simple : je ne suis pas allé vérifier où va la thune. La seule chose que je vois c’est des gens qui ont l’air bien intentionnés et compétents à qui il manquait juste ce que je pouvais apporter, soit : du monde, de la visibilité et d’autres musiciens qui eux-même ramènent du monde et de la com’.

Ce que j’aime bien, c’est cette relation gagnant-gagnant. II y a quand même eu un effet boule de neige qui a permis d’embarquer des artistes comme Flavien Berger, Agoria, la Femme, Salut C’est Cool, … Cette boule de neige, elle ne s’est pas faite parce que je suis capable de convaincre les gens mais parce que tout le monde avait intérêt à le faire. Exhiber sur les réseaux sociaux et dans la presse le fait que tu fasses des actions bien intentionnées et « désintéressées », c’est tout à fait valorisable et louable.

Jacques lors de la première veillée organisée au Zig Zag club à Paris

Tout le monde y gagne : d’un côté il y a les gars qui ont besoin de sous, de l’autre des gars qui n’en ont pas besoin et qui viennent jouer gratos mais qui en échange se marrent sur le moment et font plaisir aux gens.

 

Pourquoi la cause des réfugiés et pas une autre cause, finalement ?

Jacques : On aurait pu partir sur n’importe quelle cause mais il y a eu un agencement de rencontres qui a fait qu’on est parti là-dessus naturellement.

Envie d’agir sur la cause des réfugiés ?

Découvrez le documentaire Waynak

Est-ce que tu penses que la fête peut être un acte politique ? Ou qu’au contraire c’est un acte de lâcher-prise sans engagement possible ? J’ai toujours ce débat sans fin avec mes potes et j’adorerais que tu me donnes ta réponse.

Jacques : Souvent quand il y a un débat sans fin, c’est que les concepts de base sont mal posés, à cheval sur plusieurs énergies. Il ne faut pas oublier que les pensées sont des flux et derrière le concept de « la fête », il y a plein de flux. Il faudrait peut-être creuser plus profond pour poser des constats indiscutables.

Je dirais donc que le milieu de la fête a un retentissement suffisamment grand pour influencer les actions des gens, dans la mesure où elle rend agréable le quotidien.

Ce plaisir à faire la fête est difficilement discutable. Je pense aussi que le concept même de la fête c’est beaucoup de gens qui reçoivent la même info, ce qui crée un contexte dans lequel tu peux diffuser des idées et les influencer dans le futur.

Pour relativiser, la fête a cette limite qu’elle reste un monde à part.

La preuve est qu’on dit souvent « ce qui se passe à Machin reste à Machin ». Quand on fait la fête, on reste dans une bulle. Il y a une frontière entre ce que tu dis la nuit et ce que tu dis la journée et la connexion se fait rarement au final entre tes paroles. Je suis d’ailleurs plutôt chaud pour faire des concertos pour qu’on ne soit pas trop en décalage avec le monde « normal ».

 

Des « concertos » ?

Jacques : *Il sourit* « Des concerts tôts ». La journée ou le matin, de préférence sobre. J’ai bien aimé la Chine parce que les gens ne viennent pas se mettre une taule, ils viennent d’abord écouter de la musique.

 

Est-ce qu’il y a des artistes qui t’ont « éveillé » ?

Jacques : Coluche. Coluche c’est un bon délire, il est stylé. C’est vraiment l’exemple du gars qui a réussi à concilier sérieux et humour. Le mec est un clown mais il n’est pas resté dans le milieu de la blague.

*Il baille*

 

Fatigué ?

Jacques : Je fais un concert tous les soirs depuis deux semaines.

 

Et des chanteurs ? En France on a une tradition de chansons à texte engagé, est-ce que c’est quelque chose qui te parle ?

Jacques : Ça me parle pas trop, non. Trop premier degré. Par contre, il y a les Beatles qui étaient assez engagés malgré eux. Je sais plus quel mec du parti en Angleterre disait que les Beatles avaient plus fait pour la gauche que la gauche elle-même. Sortir Eleanor Rigby, qui parle d’un curé tout seul après un mariage à ramasser du riz parle de tous ces gens seuls en fait. Ça touche les gens et ça les influence. S’ils écoutent la musique en boucle, ils sont touchés en boucle et quand ils sont confrontés à une situation de la vie de tous les jours, ils vont être plus attentifs, avoir une réaction plus humaine.

 

 

Ce qui m’intéresse dans la musique c’est aussi de planter ces petites graines. J’ai envie de faire ce genre d’initiatives partout.

Pour terminer, je voulais juste dire que je n’ai pas la prétention de changer les choses. Que ce soit moi ou quelqu’un d’autre de toute manière les choses arrivent et c’est l’époque qui fait ça, les gens sont de moins en moins bêtes. Si demain j’arrête, il y aura d’autres artistes qui prendront le relai.

Un petit clip de Jacques pour la route :

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