Écrit par Marie François

Elsa, 24 ans, héberge depuis quelques mois des migrants dans son appartement du quartier de La Chapelle à Paris. Elle nous livre son témoignage de manière anonyme car, en France, selon la loi L622-1, en vigueur depuis 1945, il est interdit d’héberger  toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité […] l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers d’un étranger en France sera punie d’un emprisonnement de cinq ans et d’une amende de 30 000 euros. 

 

 « J’habite dans le quartier de la Chapelle près de la rue Pajol connue pour les altercations avec la police. C’est une rue où beaucoup de migrants viennent dormir : il est facile d’y obtenir des contacts et de s’y retrouver. Ils préfèrent dormir dans la rue tous ensemble plutôt que d’aller dans un camp et d’être séparés.

Je ne fais pas partie d’une association de bénévoles. Je suis rentrée des Etats-Unis en novembre dernier et je croisais des migrants tous les jours, en majorité des adultes. En tant que fille, jeune, j’étais touchée par leur situation mais je ne savais pas trop quoi leur dire. Puis, j’ai commencé à en repérer certains qui avaient mon âge.

Á force de passer tous les soirs devant eux, j’ai commencé à m’arrêter, à discuter…

Au début je les invitais surtout à prendre des douches et à recharger leurs téléphones. Petit à petit, j’ai commencé à mieux les connaître et à leur proposer de dormir chez moi, surtout les plus jeunes en hiver pendant les nuits glaciales où c’était juste devenu intolérable.

On me dit souvent « Pourquoi lui et pas les autres ? », ce à quoi je réponds : « En même temps c’est ça ou rien… ».

Au début j’avais des aprioris mais ils se sont vite dissipés.

Ils comprennent très bien la situation. Ils sont bien conscients que c’est bizarre pour une femme blanche d’inviter des hommes à dormir chez elle.

Les hommes et les femmes que j’héberge ne sont pas demandeurs d’asile. Enoch, par exemple, que j’accueille maintenant depuis trois mois, a vécu deux ans dans la jungle de Calais. Aujourd’hui, lui et d’autres se rabattent sur la Chapelle car c’est plus facile de s’y retrouver.

Récemment il y a eu des « passages au karcher » entre 23h et 4h du matin dans le quartier. La police vient, fait un comptage, avant d’accompagner les travailleurs de la Mairie de Paris qui prennent les matelas. C’est idiot car les migrants reviennent plus tard et dorment alors sur des cartons. Je me suis déjà retrouvée la seule blanche dans la rue à les regarder faire. Les policiers se sentaient obligés de venir me voir et de m’expliquer la situation, sauf que je ne suis pas dupe.

Je suis souvent passée par Enoch pour savoir qui avait le plus besoin d’aide, lesquels étaient les plus jeunes, les plus vulnérables. Avant de venir en France, ils étaient pratiquement tous étudiants. Aujourd’hui beaucoup accepteraient tous les jobs qu’on leur propose. À part Enoch, peut-être qui voudrait continuer dans la peinture.

La plupart ont fuit les conflits. À côté de chez moi les migrants sont Érythréens et Éthiopiens venus en France pour des raisons politiques. Par exemple parce qu’ils étaient Oromo, population qui est aujourd’hui la cible du gouvernement éthiopien.

Il y en a qui ont senti le danger, d’autres qui ont perdu des proches et qui sont partis. Ils ont tous fui.

D’ailleurs la plupart me disent que si leur gouvernement changeait, ils rentreraient. Le préjugé que j’essaie de combattre, c’est que les migrants viendraient pour des raisons économiques. Ils ont quitté leur pays par peur pour leur vie. Ils ne sont pas venus “pour avoir une vie meilleure”. Ils adorent leur pays, sont très attachés à leur culture, à leur langue, et n’ont pas forcément envie d’apprendre l’Anglais ou le Français. En France il est assez difficile d’imaginer cette idée de communauté. Un Soudanais me disait : « Ce n’est pas en apprenant le Français que je vais acquérir plus de dignité, ils ne me respecteront pas plus. »

Cela m’a donné de la force de me rendre compte qu’avec peu de moyens on pouvait faire beaucoup.

Ils m’ont toujours dit “la bouffe, l’argent, les vêtements, on s’en fout, nous ce qu’on aime avec toi c’est qu’à chaque fois que tu passes devant nous tu t’arrêtes et tu discutes avec nous”. Ça peut paraître naïf mais le fait que je parle, plaisante avec eux, que je les regarde dans les yeux, c’est important. Je n’ai plus peur de l’Apocalypse qu’on nous vend à longueur de journée. Il faut surmonter la peur et les préjugés, avoir confiance en l’Humain.

Ils disent souvent : « we need love » dans le sens où ils aimeraient être reconnus comme des personnes à part entière. Le vrai amour, c’est vouloir pour l’autre ce que l’on veut aussi pour soi. Ils aimeraient que l’on reconnaisse leur raison d’être et leur volonté de circuler librement. Les migrants devraient avoir ce droit. Tout cela m’interpelle et remet en cause des questions comme : qu’est ce que le droit international aujourd’hui ? Pourquoi n’y a-t-il pas de liberté de circulation ? De liberté d’espace ? De dormir ?  »

 

 

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