Écrit par Aurore Le Bihan

Souffrir pour être belle, dans les bras de Morflée, femme objet, métamorphosée en trophée, le fautif camouflé, continue de ronfler, les chiffres ont gonflé, voici mon coup de sifflet !

Quand Cécile, aka la rappeuse Pumpkin, monte sur la scène du Hasard Ludique à Paris le 14 septembre dernier, on sent tout de suite qu’elle n’est pas là pour nous endormir avec des contes de fées mais plutôt pour en découdre avec les clichés. Des combats, Cécile et son beatmaker Vin’s da Cuero en ont beaucoup, mais, ce soir-là, c’est la violence faite aux femmes qui est dans leur viseur.

On en a profité pour discuter avec Cécile et Vincent de féminisme, des stéréotypes de genre, et de la difficulté de faire un bon morceau de rap sur un sujet de société aussi lourd que les femmes violentées. 

MakeSense : Pouvez-vous vous présenter en deux mots (ou plus) ?

Cécile : Je suis Cécile aka Pumpkin, rappeuse et co-fondatrice du label Mentalow Music à Nantes où je vis.

Vincent : Je suis Vincent, aka Vin’S da Cuero, MC également co-fondateur du label Mentalow Music.

 

La violence faites aux femmes est un sujet que vous avez abordé dans votre chanson « Soustraction », pourquoi ?

Cécile : J’ai été contactée par Eloïse Bouton, une journaliste et militante féministe créatrice du média Madame Rap qui met en avant les femmes dans le milieu du Hip Hop. Son but était de récolter des fonds pour l’institut en santé génésique basé à Saint-Germain-En-Laye, où un médecin et une équipe s’occupent de soutenir les femmes victimes de violences et de reconstruire les femmes excisées. Elle a donc invité des femmes rappeuses pour s’exprimer autour de la question de la violence faites aux femmes dans la compilation « Contre coups ».

On a proposé un morceau qui s’appelle « Soustraction ». Ce morceau a été retravaillé notamment avec Sly Johnson, ex-membre des Saian Supa Crew pour être incorporé dans notre projet sous le nom de « Science-friction ».

Vin’S da Cuero & Pumpkin / Crédit photo : @Bastien Burger

Comment aborde-t-on un sujet aussi lourd en tant qu’artiste ?

Cécile : C’est très délicat. Ça n’est pas forcément compliqué pour tout le monde, mais ça l’est pour moi.

J’essaie de ne pas tomber dans quelque chose de pathos, de triste. Mon objectif n’est pas de faire pleurer dans les chaumières.

Vincent : N’importe quel thème, que ce soit les migrants, le sida, les SDFs…  est souvent abordé d’une matière frontale et pathos. Ça donne des chansons tristes, un peu dans le style des Enfoirés. Artistiquement, on se situe très loin de ça.

Cécile : Je suis dans une démarche d’écriture où je veux faire réagir mais aussi réfléchir. Le rap c’est souvent un truc de frime, de démonstration, d’ego.

Quand tu te mets au service d’un autre projet, il faut réussir à trouver l’équilibre entre sa patte à soi et le sujet de manière à ce que ce soit le plus universel possible.

J’aime amener un pas de côté, avec des références plus légères, un peu sorties de nulle part. Par exemple dans le morceau « Soustraction » je joue entre les mots « Baff »  (une marque de popcorn ndlr) et « baffes ». Le morceau est disséminé de plusieurs jeux de mots qu’on découvre au fur et à mesure des écoutes.

Vincent : Les instrus sont très lumineuses. Il n’y a pas de nappes de piano tristes. De la même manière que les violences faites aux femmes sont banalisées, on a l’impression d’écouter un morceau joyeux alors que le thème est poignant.

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Ce sujet est assez peu abordé. Pourquoi, selon vous ?

Vincent : Une des raisons est que l’industrie de la musique est très masculine. Du coup, c’est un sujet qui ressort beaucoup moins que d’autres. Malheureusement, c’est probablement parce que les hommes se sentent moins touchés.

Vous donnez des ateliers de rap dans des écoles. Lors de la MakeSense Room du jeudi 14 septembre, Cécile, tu as affirmé trouver dommage que les jeunes filles s’effacent par rapport aux hommes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Cécile : On donne des ateliers sur tout ce qui a trait au rap au sens large : l’écriture, l’interprétation, le coaching scénique. On intervient dans des écoles, des salles de concert, des MJC…. Souvent lors de ces ateliers, les garçons ont tendance à plus participer que les filles, qui elles, s’effacent. Par exemple si un garçon passe devant une fille, elle va se reculer pour le laisser passer plutôt que s’imposer.

Vincent : Pendant longtemps, un mec ça devait être un prince ou un héros qui sauve tout le monde. La fille, c’était la princesse qui attendait sagement qu’on la sauve. Heureusement, ça change doucement. On constate qu’il y a de plus en plus de Pixars et de Disneys où l’on retrouve des personnages féminins forts !

Cécile : il y aussi plus de marques qui proposent des vêtements unisexes. Une petite fille qui veut un T-shirt avec une fusée plutôt qu’une princesse, ça montre une tendance hyper positive.

Vincent : Beaucoup de filles ne se projettent pas dans certains milieux où les femmes sont sous représentées. C’est le cas par exemple dans les domaines du sport, de la musique ou de la politique où il existe encore peu de modèles féminins.

Cécile : Je vois dans les yeux de certaines jeunes filles que ça leur fait du bien de voir une femme dans ma position. Elles se disent : « Elle a du caractère, elle n’a pas peur, elle a confiance en elle ». Ca leur ouvre le champs des possibles. Des fois, on vient me voir à la fin des ateliers et on me dit  « c’est trop cool ». Ce qui veut dire « J’adore que « toi », tu fasses ce que tu fais ». Si j’étais un homme on me dirait juste « j’aime ce que tu fais ». Le fait que ça provoque des réactions, des échanges, montre qu’il y a quelque chose de sous-jacent.

 

Comment aider les femmes victimes de violence à libérer leur parole ?

Cécile : Je ne suis pas spécialiste de la violence faîte aux femmes. Éloïse Bouton organise des ateliers avec des femmes où elle travaille sur la déconstruction des stéréotypes hommes/femmes. Elle essaie de montrer que le rôle de la femme n’est pas uniquement de satisfaire les hommes. Elle travaille avec des femmes mais aussi avec des hommes pour qu’il y ait une prise de conscience des deux côtés.

Vincent : Il faut aussi prendre en compte la peur des représailles. Comme un enfant martyrisé à l’école, une femme victime de violence ne sait pas toujours vers où se tourner. On parle beaucoup du physique mais il y a toujours une violence psychologique.

Cécile : Cette violence peut venir du système lui-même. Par exemple, dans les commissariats les gens ne sont pas formés pour recevoir des femmes victimes de violences. Héloïse me racontait qu’elle accompagnait au commissariat un femme pour déposer une plainte quand un policier a lâché : « Ha c’est vous qui êtes là pour le viol ? ».

 

Qu’avez-vous à dire aux personnes qui ont envie de s’engager pour cette cause ?

Vincent : On peut déjà aider financièrement en donnant à des ONG. Tout le monde ne peut pas aller en Grèce secourir les réfugiés ou aider directement une femme victime de violences. Mais donner 6 euros par mois à une ONG dont c’est le métier c’est déjà un début.

Cécile : Je ne suis pas engagée sur une cause plutôt qu’une autre. J’ai envie d’apprendre sur des sujets divers et variés et je pense que quelque soit la cause il ne faut jamais sous-estimer son action individuelle, locale.

On a eu une vraie révélation avec Vincent sur les ateliers. Au début je n’avais pas pris conscience de l’impact réel que ça avait sur les gens. Au début je pensais, qu’au mieux, ça ouvrirait leurs champs de connaissances ou qu’ils passeraient un bon moment. En réalité, ça apporte beaucoup plus que, ça permet de travailler sur l’empowerement, la prise de parole en public, la confiance en soi.

Dans un monde global on est distrait par ce qui se passe à l’autre bout de la planète. Ca peut nous submerger, nous donner l’impression qu’on est impuissant. Si chaque jour tu fais du mieux que tu peux, et que tu diffuses cette pensée les gens vont se mettre en mode positif. Et ça, c’est déjà beaucoup. Au lieu d’attendre que les choses viennent de l’extérieur c’est important d’incarner les choses qu’on aimerait voir.

 

Crédit photo : @Bastien Burger